Le Crachoir

Crachoir #4 "spécial comic strips"

À la recherche du dernier Crachoir

Pour rencontrer Yvang, nous avons pris le train de 8h37 à Montparnasse, celui en direction de Quimper, c’est important pour la suite de l’histoire…

Nous partons à la rencontre d’un homme vivant sur une petite île au large de la Bretagne, connu sous le pseudonyme d’Yvang. En journée, ce citoyen discret au visage caché par une barbe blanche et épaisse paie ses impôts et participe à la fête des voisins. La nuit venue il dessine, découpe et organise des pages de bandes dessinées aux contenus subversifs, provocateurs, explosifs. Ces bonnes feuilles partent en bateau, en bus, en avion à travers l’Europe et le monde pour alimenter fanzines, projets éditoriaux et expérimentations en tous genres. Pire, il lui arrive de contacter d’autres auteurs de la même trempe pour s’associer dans le cadre d’un fanzine. L’ouvrage que vous découvrez est le résultat d’une de ces collaborations. Elle ne compte pas moins d’une vingtaine d’auteurs. Vous y retrouverez notamment un strip splendide de Maël Rannou, rédacteur en chef du fanzine Gorgonzola, que certains d’entre vous ont pu découvrir au mois de juin.

À ce stade de l’article, il est utile de préciser qu’Yvang est aussi connu sous un autre pseudonyme : Samplerman.

Vous pouvez maintenant afficher une mine abasourdie mais c’est pourtant bien la vérité. Les deux auteurs ne sont en fait qu’une seule et même personne. En Samplerman se produit la rencontre entre l’alternatif français et le comics américain, le tout détourné à la sauce bretonne. Si vous ne me croyez pas, tapez vite Samplerman sur votre moteur de recherche préféré.

Mais revenons à notre rendez-vous. Il nous a été donné à Auray, petite ville située entre Vannes & Laval. En sortant du train, Simon se rend compte qu’il y a laissé son portable. Mais ce n’est pas tout ! Nous réalisons que nous n’avons pas le numéro d’Yvang. Peut-il consulter ses mails sur son portable ? Rien n’est moins sûr… Plantés au milieu de la gare parmi les visiteurs se dirigeant vers leurs destinations, nous passons un regard circulaire sur l’assemblée. Des parents inquiets, une vieille femme et son chien et un homme seul au caftan noir délavé. Nous lui faisons un petit signe prudent. Il nous répond, c’est bien notre homme. Vite, nous prenons place à la terrasse du bar situé en face de la gare. Nous sommes exposés aux vents, l’air breton entre dans nos poumons et chaque inspiration soulage doucement nos esprits. Nous commençons alors à poser nos questions.

C’est en 1992 qu’Yvang, alors connu sous un autre nom, décide de s’atteler à la création du premier Crachoir. Faire des fanzines, il en rêve depuis le lycée, « mais, nous avoue-t-il, je dormais beaucoup à cette époque ». À la fin de ses études à Duperré, il tire 50 numéros du premier Crachoir. Ils s’écoulent de manière assez confidentielle parmi les étudiants de l’école. Sorti de l’institution, le tirage diminue et passe de 50 à 30 puis de 30 à 15. Certains de ces ouvrages sont aujourd’hui recherchés activement par les collectionneurs. Les faibles tirages permettent à Yvang de se constituer un cœur de rédaction et de favoriser l’expérimentation. À l’instar d’un des premiers Crachoir aujourd’hui épuisé, dont la couverture en carton épais est faite main. « Une journée de travail par fanzine » nous lâche-il. Mais la motivation n’est pas toujours aussi forte et le numéro de notre abonnement aurait pu ne jamais exister tant les ventes du précédent sont décevantes. Mais ça, c’était avant Samplerman, avant les années 2000, avant la première étoile sur le maillot, le projet Crachoir est alors rangé au fond d’un tiroir. En passant, on note que Yvang est publié par L’Association dans le mythique Comix 2000, un projet de 2000 pages de BD imprimées sur papier Bible qui réussira l’exploit de payer tous ses auteurs. Il participe aussi régulièrement à quelques fanzines.

En 2010, Yvang ressort le Crachoir pour une dernière glaire. Il recrute Léo, complice de rédaction. À eux deux, ils trouvent la force de constituer une équipe pour ce dernier crachoir. « Mais cette fois, on a fait les choses de manière différente ». Pour la première fois, le Crachoir intègre une contrainte forte. La contribution doit être un strip, une BD courte de 3 à 4 cases, et surtout, aucun humour n’est toléré, même l’humour noir. Le résultat, vous le tenez entre vos mains, l’aboutissement d’une lignée de Crachoir ayant fait intervenir des auteurs remontant même aux fanzines des années 80 (une intervention de Y5P5 se cache entre ces pages).

Simon laisse finalement Yann & Yvang sur la terrasse du bar pour aller chercher son portable au terminus de la ligne, à Quimper. Plus tard Yann prendra son train et Yvang son bus et son bateau. Il faut bien s’arrêter de parler et c’est dommage vu la densité d’anecdotes, d’histoires étranges et de bonnes BD échangées. La suite pour une autre fois.

Ah, au fait ! Yvang produit aussi une série dédiée à son île. Le héros est un pousse pied, célèbre crustacé local (et non un mollusque, comme beaucoup de personnes continuent à le croire) entourés d’amis et d’autres personnages anthropomorphes. La série vaut le détour et gagne à être lue sur place de l’aveu même de son auteur. Pour ça, rien de plus simple, il suffit de se rendre à Belle-Île. Une chose seulement, n’oubliez pas votre Crachoir pour la route, le trajet peut être un peu long.